CENTRE DE FORMATION POUR LES TRADUCTEURS INTERPRÈTES ET AUTRE PUBLIC
 CENTRE DE FORMATION POUR LES TRADUCTEURS INTERPRÈTES ET AUTRE PUBLIC

Publié dans la Revue Experts, n°131, avril 2017

La mission d'expert traducteur et interprète est-elle la petite mission du droit?

Je me propose d’énoncer quelques interrogations sur l’expert traducteur interprète (ETI). Sous quel angle ? Celui de la prestation de services (la traduction est un produit à vendre et à acheter) ? Celui de son autonomie en tant que profession libérale ? De son rôle dans l’activité de la justice ?

Il est difficile de porter un regard neutre sur ces questions, en ma qualité d’ETI. Néanmoins j’ai l’intention de rendre visibles les problèmes et les tensions auxquelles ces experts s’affrontent.

Avec environ 3 000 experts traducteurs et interprètes en France, ce groupe d’experts ne se résume pas à une seule image, celle qui réunit des collaborateurs occasionnels de justice. Leur mission mérite amplement un certain prestige.

L’implication de l’ETI dans une multitude de domaines est impressionnante. Qu’elle soit juridique, technique, médicale, informatique, audiovisuel ou autre, la traduction est une affaire de talent, d’intelligence, de culture, de passion.

Titulaire d’une autonomie intellectuelle bâtie souvent après de longues études[1], son expérience relève d’un exercice individuel continu ; lorsqu’il intervient pour la justice, il est censé couvrir tous les domaines du droit sans spécialisation aucune, alors que les notaires, les avocats se spécialisent.

 

Un être collectif

N’appartenant à aucun corps judiciaire[2], exercer comme ETI est par définition une action individuelle, chaque ETI est contraint à sa solitude. C’est pour la nécessité d’avoir un sentiment d’appartenance, de création d’un être collectif ayant des objectifs professionnels en commun que les associations telles la SFT, l’Unetica, l’Utia Experts, l’Expertij[3] ou l’association des experts de Lyon ont milité depuis longue date.

En l’absence d’un ordre, de conseil national, elles ont le mérite d’avoir emprunté des attributions spécifiques à un ordre, celles de fédérer, de réunir les experts et de militer pour le développement de la conscience d’appartenir à une entité distincte. De profiler également un comportement collectif dont les attributs premiers seraient la confraternité et la déontologie[4], cette dernière étant le capital emblématique constituant l’une des conditions mêmes de l’existence de leur être collectif.

Dans leurs actions, ces associations ont relié l’ETI à un corps professionnel distinct en faisant naître des valeurs collectives qu’il appartient à chaque ETI de faire prospérer.  Porte-paroles du groupe des ETI, elles font accroître sa réputation et militent pour ses intérêts, elles ont également créé des réseaux d’échange d’informations utiles, qui favorisent la confrontation des idées.

 

Revaloriser la mission d’expert traducteur et interprète

Faut-il une reconnaissance de leur mission ? Oui, certainement[5]. Elle est peu et parfois mal connue par le public. Il semble clair que beaucoup d’intervenants de la justice qui sont en contact avec le traducteur, ignorent les difficultés de sa mission.

Un regard superficiel laisserait penser qu’être traducteur ou interprète est un métier quelconque.

 

Une mission privilégiée ou sacrifiée ?

La mission d’ETI est empreinte de grandeurs et de difficultés. Parmi les grandeurs, l’ETI a le privilège de l’indépendance, ce qui est considérable. Le serment de traduire fidèlement dégage l’idée d’indépendance, de « neutralité », cette notion si chère à l’ETI.

 

Il est un prestataire du service public de la justice, il participe certes, à son niveau, à l’œuvre du droit.

Sur le plan intellectuel, il subit une accumulation de langage juridique et technique (informatique, médical, criminalistique et bien d’autres). Son savoir est acquis le plus souvent en autodidacte et par expérience de la langue qu’il pratique tout en adhérant à un savoir commun, généralisé sur la technique de la traduction, de ses codes et ses normes.

Il ne saurait ignorer la réalité de la mission, empreinte de difficultés, de stress, de contraintes, en raison de son immersion dans des situations conflictuelles.

A l’évidence c’est une mission sacrifiée pour plusieurs raisons : il doit répondre à un appel à toute heure de jour ou de nuit pour se rendre dans un commissariat[6] puisque son engagement est pris devant la cour d’appel qui l’avait inscrit sur la liste des experts ; il doit faire des traductions en urgence. Quelque fois il met sa vie privée en seconde position au profit de sa vie professionnelle.

 

Une place dans le droit ? Dans l’activité judiciaire ?

La mission des ETI s’inscrit dans l’activité judiciaire. La traduction juridique n’est pas reconnue comme une branche distincte du droit[7]. La mission de traducteur est-elle alors la petite mission du droit ? Quelle place pourraient avoir les ETI dans cette grande profession de droit ? Leur nombre dépasse les 3. 000.

Ils sont censés intervenir dans tous les domaines du droit : pénal, civil, fiscal, notarial, bancaire, médical, informatique etc. et sont soumis aux règles de déontologie applicables aux autres intervenants de la justice.

 

Lorsque le droit change, la traduction change aussi. Du fait de l’expansion européenne, de la globalisation, de la disparition de nombre de frontières et de la circulation des personnes et des marchandises, de l’essor des échanges économiques et culturelles, on dira sans exagérer que la traduction a un bel avenir devant elle. Dans un droit tourné plus que jamais vers les affaires internationales qui pourrait imaginer pouvoir se passer de la traduction ?

 

C’est à sa demande d’inscription sur la liste de la cour d’appel que l’ETI est investi d’une mission dans le fonctionnement de la justice. Sa mission est individuelle, et certes, exercée non pas par solidarité pour le bien-être de la justice, mais contre rémunération ; il est un prestataire de services, cette rémunération rentrant dans les frais de la justice.

 

Au-delà de cette image réductrice, le serment qu’il a prêté lors de sa nomination comme expert judiciaire est un pacte implicite qui le lie à la justice. Le serment prêté par l’ETI conduit chez les autres intervenants à une présomption de prestation fidèle et loyale, de probité dans l’accomplissement de sa mission de service public.

 

Les avocats expriment leur vision de ce qui est juste et ou injuste dans l’activité juridictionnelle, l’ETI n’en exprime pas une, sa mission l’assigne dans une position de spectateur, il regarde et traduit dans une autre langue ce qu’on lui demande de traduire. Il jette ainsi un pont entre le justiciable et son juge ; il les aide à communiquer.

 

Appelé uniquement à traduire, il ne participe pas aux débats sur le droit. Il ne participe pas à la préparation des décisions comme le font les avocats dans la rédaction des assignations, l’ETI intervient avant et après la décision[8]. Avant, pour traduire les assignations ou les conclusions des demandes incidentes. Après, lorsque l’exécution du jugement devait intervenir dans un autre pays, elle ne peut pas se faire sans avoir été traduite.

 

On arrive ainsi à la notion de certification assermentée de l’acte traduit par un expert traducteur. Son assermentation l’autorise à mettre son tampon sur l’acte et le signer. La valeur de certification exacte, conforme ou fidèle (pour évoquer plusieurs des acceptations données par les ETI) relève d’une délégation de confiance du pouvoir judiciaire.

 

Il n’a pour son imperium que le verbe, la parole, les deux encadrés par une restitution strictement fidèle pourvus de toute initiative, de liberté et d’écart. C’est la seule parcelle que le droit lui offre dans le vaste domaine qui représente la justice.

Comme groupe distinct parmi les experts près les cours d’appel, ils sont à côté des autres professions qui concurrent de façon autonome à l’acte de justice. La justice leur fait confiance.

 

Avec cette confiance ainsi accordée individuellement à chaque traducteur interprète, il serait regrettable de laisse ce groupe d’intervenant du droit à la périphérie judiciaire.

 

 

 

[1] Nombreux sont ceux qui sont titulaires de doctorats, de DEA ou DSS, la grande majorité ont de diplômes de maîtrise. Comme activité professionnelle, certains sont maîtres de conférences, directeurs de centre d’études de linguistique appliquée, professeurs de langues dans les lycées, chef d’agences de traduction, etc.

[2] Gérard Rousseau, 35 ans d’expertise judiciaires, Revue Experts, n° 90, juin 2010, pp. 4-8.

[3] http://www.expertij.fr.

[4] Les associations représentatives des experts traducteurs interprètes ont développé des règles de déontologie. Voir l’art. 16 des « Règles de déontologie de l’expert judiciaire » rédigées par la Fédération nationale des experts judiciaires qui impose à l’expert de rédiger son rapport de façon concise, précise et claire. Il doit éviter « les exposés fastidieux » et « les développements techniques superflus ».

[5] Jean-Pierre Gonet, Traduction-interprétation : acte technique ou opération d’expertise, Revue Experts n° 86, octobre 2009, pp. 36-39.

[6] Carole Mettler-Kremer, expert russe, Vers la mort lente ou une nouvelle qualification des traducteurs, Revue Experts, n° 106, février 2013, pp. 9-11.

[7] Dorina Irimia, Pour une nouvelle branche de droit? La traduction juridique, du droit au langage, Gazette du Palais, Petites affiches n° 92, 9 mai 2016, pp. 8-12.

 Dorina Irimia, Pour une nouvelle branche de droit? La traduction juridique, du droit au langage -article modifié paru dans la Revue Etudes de linguistique appliquée (ELA) n° 183, juillet-septembre 2016, pp. 329-341.

[8] Christine Breyel-Steiner, Difficultés terminologiques dans le cadre de la traduction juridique et de l’interprétation devant les tribunaux, Revue Experts, n° 77, décembre 2007, p. 59.